Théorie des distorsions cognitives : application à l’anxiété généralisée

Théorie des distorsions cognitives : application à l’anxiété généralisée

Paul FRANCESCHI

Fontaine du Salario

lieu-dit Morone

20000 Ajaccio

France

Université de Corse

RÉSUMÉ : Dans un précédent article (Compléments pour une théorie des distorsions cognitives, Journal de Thérapie Comportementale et Cognitive, 2007), nous avons présenté des éléments destinés à contribuer à une théorie générale des distorsions cognitives. Ceux-ci, basés sur la classe de référence, la dualité et le système de taxons, sont appliqués ici à l’anxiété généralisée. Ces éléments permettent, en premier lieu, de décrire les distorsions spécifiques à l’anxiété généralisée, en prolongeant les travaux récents relatifs au rôle joué par les situations incertaines relatives aux événements futurs. En second lieu, ils permettent de définir un type de raisonnement structuré, de nature inductive, qui conduit à la formation et à la maintenance des idées anxieuses.


Dans Franceschi (2007), nous nous sommes attachés à présenter plusieurs éléments destinés à contribuer à une théorie générale des distorsions cognitives. Ces éléments sont basés sur trois notions fondamentales : la classe de référence, la dualité et le système de taxons. À l’aide de ces trois éléments, nous avons pu définir au sein d’un même cadre conceptuel les distorsions cognitives générales telles que le raisonnement dichotomique, la disqualification de l’un des pôles, la minimisation et la maximisation, ainsi que la requalification dans l’autre pôle et l’omission du neutre. De même, nous avons pu décrire en tant que distorsions cognitives spécifiques : la disqualification du positif, l’abstraction sélective et le catastrophisme.

Dans ce qui suit, nous nous proposons de prolonger ces travaux en les appliquant de manière spécifique à l’anxiété généralisée, afin de permettre leur utilisation dans le cadre de la thérapie cognitive. La présente étude s’inscrit dans le contexte des travaux récents (Butler et Mathews 1983, 1987, Dalgleish et coll. 1997), qui ont notamment souligné le rôle majeur joué, dans le cadre de l’anxiété généralisée, par les situations indéterminées, et en particulier par les situations incertaines relatives aux événements futurs. Des développements récents, mettant l’accent en particulier sur l’intolérance aux situations futures indéterminées, s’en sont fait l’écho (Dugas et coll. 2004, Canterbury et coll. 2004, Carleton et coll. 2007).

Nous nous intéresserons successivement à deux formes principales de raisonnement susceptibles de survenir dans le contexte de l’anxiété généralisée : en premier lieu, les distorsions cognitives qui sont spécifiques à l’anxiété généralisée ; en second lieu, un argument structuré relatif à l’anxiété généralisée et fondé sur une logique inductive, qui est susceptible d’inclure une ou plusieurs des distorsions cognitives précitées.

LES DISTORSIONS COGNITIVES DANS LE CONTEXTE DE L’ANXIÉTÉ GÉNÉRALISÉE

Le cadre conceptuel défini dans Franceschi (2007) est basé sur trois éléments fondamentaux : la dualité, la classe de référence, et le système de taxons, qui permettent de définir les distorsions cognitives générales. Ces trois notions permettent également de décrire les distorsions cognitives spécifiques qui sont applicables à l’anxiété généralisée. Dans ce contexte, nous le verrons, la classe de référence pour ces dernières distorsions cognitives spécifiques s’identifie à la classe des événements futurs de la vie du patient. Par ailleurs, la dualité s’assimile à la dualité Positif/Négatif. Enfin, pour les besoins de la présente discussion, nous pourrons utiliser le système de taxons (son choix est plus ou moins arbitraire) décrit dans Franceschi (2007), qui comporte 11 taxons, dénotés E1 à E11, où E6 dénote le taxon neutre. Un tel cadre conceptuel permet ainsi de définir les distorsions cognitives spécifiques dans le contexte de l’anxiété généralisée. Nous nous proposons de les examiner tour à tour.

Le raisonnement dichotomique

Une instance du raisonnement dichotomique relative à l’anxiété généralisée consiste pour le patient à n’appréhender les événements futurs qu’en fonction des taxons extrêmes correspondant à chaque pôle de la dualité Positif/Négatif. Ainsi, le patient ne considère que les événements à venir qui présentent une nature soit très positive, soit très négative. Tous les autres événements, qu’ils soient neutres, ou bien positifs ou négatifs à un moindre degré, sont ainsi ignorés. Ce type de raisonnement s’analyse en une instance du raisonnement dichotomique, appliqué à la classe des événements de la vie future du patient et à la dualité Positif/Négatif.

La disqualification d’un pôle

Une instance de la disqualification d’un pôle relative à l’anxiété généralisée consiste pour le patient à n’envisager, parmi les événements futurs susceptibles de se produire, que ceux qui présentent une nature négative. Le patient tend ainsi à ignorer les événements futurs positifs qui pourraient survenir, en considérant qu’ils ne comptent pas, pour telle ou telle raison. Dans le présent contexte, ce type de raisonnement s’analyse en une instance de la disqualification de l’un des pôles, appliquée à la classe de référence des événements de la vie future du patient et à la dualité Positif/Négatif, c’est-à-dire une disqualification du positif.

La focalisation arbitraire sur une modalité donnée

Dans l’anxiété généralisée, une instance typique de la focalisation arbitraire, consiste pour le patient à focaliser sur un événement futur possible, dont la nature se révèle négative. Ceci s’analyse en une focalisation sur l’un des taxons de la dualité Positif/Négatif, au niveau de la classe des événements de la vie future du patient.

L’omission du neutre

Une instance spécifique à l’anxiété généralisée consiste pour le patient à ignorer complétement les événements futurs possibles dont la nature est neutre, c’est-à-dire ceux qui ne sont ni positifs ni négatifs.

La requalification dans l’autre pôle

Dans le contexte de l’anxiété généralisée, la distorsion cognitive correspondante consiste à requalifier comme négatif un événement futur possible, alors qu’il devrait être considéré objectivement comme positif. Une telle distorsion cognitive consiste en une requalification dans l’autre pôle appliquée à la classe de référence des événements de la vie future du patient et à la dualité Positif/Négatif, c’est-à-dire une requalification dans le négatif.

La minimisation ou la maximisation

Une instance spécifique de la minimisation relative à l’anxiété généralisée consiste pour le patient à considérer certains événements futurs possibles comme moins positifs qu’ils ne le sont en réalité. Dans la maximisation, le patient considère certains événements futurs possibles comme plus négatifs qu’ils ne le sont objectivement.

ARGUMENTS ANXIOGÈNES PRIMAIRES, SECONDAIRES ET TERNAIRES

À ce stade, il convient de s’intéresser également à un certain type de raisonnement, susceptible d’être rencontré dans l’anxiété généralisée, qui peut comporter plusieurs instances des distorsions cognitives précitées. Ce type de raisonnement présente une nature anxiogène, car il conduit le patient à prédire qu’un événement futur de nature négative va se produire. Un tel raisonnement est sous-tendu par une structure qui présente une nature inductive. Avant d’étudier en détail les différentes étapes du raisonnement correspondant, il convient d’en décrire préalablement la structure. Cette dernière est la suivante (dans ce qui suit, le symbole dénote la conclusion) :

(1) l’événement E1 de nature négative m’est arrivé

prémisse

(2) l’événement E2 de nature négative m’est arrivé

prémisse

(3) l’événement E3 de nature négative m’est arrivé

prémisse

(…)

prémisse

(10) l’événement E10 de nature négative m’est arrivé

prémisse

(11) tous les événements qui m’arrivent sont de nature négative

de (1)-(10)

(12) « je suis toujours malchanceux », « j’ai la guigne »

de (11)

(13) l’événement futur E11 de nature négative peut se produire

prémisse

(14)  l’événement futur E11 de nature négative va se produire

de (11), (13)

Un tel raisonnement procède d’une logique inductive. Le patient énumère ainsi un certain nombre d’événements de sa vie passée ou présente, dont il considère la nature négative. Il parvient ensuite par généralisation à la conclusion selon laquelle tous les événements qui lui arrivent sont négatifs. À partir de cette généralisation, il effectue une prédiction relative à un événement futur, susceptible de survenir, qu’il considère comme négatif. Le patient parvient de la sorte à la conclusion anxiogène qu’un événement de nature négative va se produire.

Dans un tel raisonnement, nous pouvons remarquer que la classe de référence s’identifie à la classe des événements passés, présent et futurs de la vie du patient. Typiquement, dans ce type de raisonnement, les événements passés ou présents sont ceux qui servent de support à la généralisation, alors qu’un événement futur est celui qui fait l’objet de la prédiction inductive correspondante. Ceci se différencie de la classe de référence applicable aux distorsions cognitives mentionnées plus haut, où la classe de référence s’identifie exclusivement avec les événements futurs de la vie du patient.

À ce stade, il s’avère nécessaire d’identifier les étapes fallacieuses au niveau du raisonnement du patient, afin de permettre leur utilisation dans la thérapie cognitive de l’anxiété généralisée. À cette fin, nous pouvons distinguer plusieurs étapes au niveau de la structure du raisonnement correspondant. Il s’avère en effet que certaines étapes constituent des arguments valides (un argument est valide lorsque sa conclusion est vraie si ses prémisses sont vraies), alors que d’autres sont invalides. Pour cela, il s’avère opportun d’établir au niveau de ce type de raisonnement, une distinction entre les arguments anxiogènes primaires, secondaires ou ternaires.

Les arguments anxiogènes primaires

La première étape dans le type de raisonnement précité, consiste pour le patient à penser à un événement négatif passé, de la manière suivante :

(1) l’événement E1 de nature négative m’est arrivé

On peut toutefois décrire de manière plus précise le processus cognitif correspondant, sous la forme d’un argument que nous pouvons dénommer argument anxiogène primaire et dont la structure est la suivante  :

(1a) l’événement E1 m’est arrivé

(1b) l’événement E1 était de nature négative

(1) ∴ l’événement E1 de nature négative m’est arrivé

de (1a), (1b)

Par un tel processus cognitif, le patient parvient à la conclusion selon laquelle un certain événement négatif lui est arrivé. Ce type d’argument s’avère tout à fait valide dès lors que l’événement en question présente bien, objectivement, une nature négative. Cependant, il peut également se révéler invalide, dès lors que l’événement en question présente, objectivement, une nature positive (ou bien neutre). Ce qui pêche alors dans le raisonnement, c’est le fait que la prémisse (1b) se révèle alors fausse. Tel peut notamment être le cas par exemple si le patient fait usage d’une distorsion cognitive telle que la requalification dans le négatif. Dans un tel cas, le patient considère alors comme négatif un évènement dont la nature est objectivement positive.

Les arguments anxiogènes secondaires

Les arguments anxiogènes secondaires sont constitués, au niveau du raisonnement mentionné plus haut, de la partie qui prend en compte les instances (1) à (10) et procède ensuite par généralisation. Le patient comptabilise ainsi un certain nombre d’instances d’événements qui lui sont arrivés, dont il juge la nature négative, et conclut que tous les événements qui lui arrivent sont négatifs, de la manière suivante :

(1) l’événement E1 de nature négative m’est arrivé

(2) l’événement E2 de nature négative m’est arrivé

(…)

(10) l’événement E10 de nature négative m’est arrivé

(11) ∴tous les événements qui m’arrivent sont de nature négative

de (1)-(10)

Une telle généralisation peut constituer un argument tout à fait valide. Car la généralisation qui en résulte constitue un raisonnement inductif tout à fait correct, si les prémisses (1)-(10) sont vraies. Toutefois, un tel type de raisonnement pêche le plus souvent de deux manières différentes, faussant ainsi la conclusion qui en résulte. En premier lieu, comme nous venons de le voir, certains événements passés de nature positive peuvent avoir été comptés au nombre des événements négatifs, par l’effet d’une requalification dans le négatif. Dans ce cas, l’énumération des instances comporte alors certaines prémisses fausses, invalidant ainsi la généralisation qui en résulte. En second lieu, certains événements positifs (ou neutres) passés ou présents peuvent avoir été omis dans l’énumération correspondante. Une telle omission peut résulter de l’usage de certaines distorsions cognitives, telles que la disqualification du positif. Dans un tel cas, la classe de référence pertinente qui est celle des événements de la vie passée et présente du patient se trouve prise en compte de manière partielle ou erronée. Le raisonnement correspondant demeure alors logiquement valide, mais s’avère incorrect, car il ne prend en compte que partiellement les instances pertinentes au sein de la classe de référence, celle des événements de la vie passée et présente du patient.

On le voit finalement, le patient procède ainsi à une reconstruction de la classe de référence pertinente qui se révèle erronée, à cause de l’usage des distorsions cognitives spécifiques suivantes : requalification dans le négatif et disqualification du positif (et éventuellement omission du neutre). Le type de raisonnement correspondant est illustré sur la figure ci-dessous :

Figure 1. Construction incorrecte de la classe de référence pour l’induction, après omission du neutre, requalification dan s le négatif, puis disqualification du positif

Un tel mécanisme, on le voit, illustre comment s’effectue la formation des idées anxieuses. Cependant; un mécanisme de même nature est également susceptible de concourir à leur maintenance. Car une fois que la généralisation (11) selon laquelle tous les événements qui arrivent au patient sont de nature négative, a été établie par le biais du raisonnement ci-dessus, sa maintenance s’effectue dès que survient un évènement qui confirme cette dernière généralisation. Lorsque survient en effet un nouvel événement négatif, le patient en conclut que cela confirme la généralisation (11). Un tel mécanisme, au stade de la maintenance des idées anxieuses, constitue un biais de confirmation. Car le patient ne comptabilise alors que les événements de nature négative le concernant qui confirment effectivement la généralisation (11), mais ne prend pas en compte les évènements de nature positive qui lui arrivent et qui infirment ainsi l’idée selon laquelle tous les événements qui lui arrivent sont de nature négative.

Les arguments anxiogènes ternaires

Il est utile de mentionner enfin le rôle joué par les arguments anxiogènes ternaires qui consistent, au niveau du raisonnement précité, dans la séquence suivante :

(11) ∴tous les événements qui m’arrivent sont de nature négative

(12) ∴« je suis toujours malchanceux », « j’ai la guigne »

Il s’agit ici d’un argument qui fait suite à la conclusion de l’argument anxiogène secondaire (11), et qui, par une étape supplémentaire (12), vise à l’interpréter, à lui donner un sens. Ici, le patient interprète le fait que les événements qui lui arrivent sont négatifs, à cause du fait qu’il est malchanceux, guignard.

On le voit, l’intérêt de distinguer entre les trois types d’arguments réside dans le fait que chacune d’elles possède une fonction distincte : la phase primaire procède par énumération d’instances, la phase secondaire opère par généralisation, et la phase tertiaire, enfin, procède par interprétation (Franceschi 2008).

La présente étude, on le voit, prolonge les travaux récents (Butler et Mathews 1987, Dalgleish et coll. 1997) mettant l’accent sur le rôle joué, dans l’anxiété généralisée, par les anticipations portant sur les situations indéterminées liées aux événements futurs. Dans ce contexte, les distorsions cognitives spécifiques ainsi qu’un raisonnement présentant une structure inductive, concourent ainsi au cercle vicieux (Sgard et coll. 2006), qui résulte du processus de formation et de maintenance de l’état anxieux.

RÉFÉRENCES

BUTLER G et MATHEWS A. Cognitive processes in anxiety. Advances in Behaviour Research and Therapy 1983 ; 5 : 51-62.

BUTLER G et MATHEWS A. Anticipatory anxiety and risk perception. Cognitive Therapy and Research 1987 ; 11 : 551-565.

CARLETON R, NORTON M et ASMUNDSON G. Fearing the unknown: A short version of the Intolerance of Uncertainty Scale. Journal of Anxiety Disorders 2007 ; 21-1 : 105-117.

CANTERBURY R, GOLDEN A, TAGHAVI R, NESHAT-DOOST H, MORADI A et YULE W. Anxiety and judgements about emotional events in children and adolescents. Personality and Individual Differences 2004 ; 36 : 695-704.

DALGLEISH T, TAGHAVI R, NESHAT-DOOST H, MORADI A, YULE W et CANTERBURY R. Information processing in clinically depressed and anxious children and adolescents. Journal of Child Psychology and Psychiatry 1997 ; 38 : 535-541.

DUGAS M, BUHR K et LADOUCEUR R. The role of intolerance of uncertainty in etiology and maintenance. Dans R. Heimberg, C. Turk, et D. Mennin (Eds.). Generalized anxiety disorder: Advances in research and practice. Guilford, New York, 2004 (143-163).

FRANCESCHI P. Compléments pour une théorie des distorsions cognitives. Journal de Thérapie Comportementale et Cognitive 2007 ; 17-2 : 84-88.

FRANCESCHI P. Une défense logique du modèle de Maher pour les délires polythématiques. Philosophiques 2008 ; à paraître.

SGARD F, RUSINEK S, HAUTEKEETE M et GRAZIANI P. Biais anxieux de perception des risques. Journal de Thérapie Comportementale et Cognitive 2006 ; 16-1 : 12-15.

 

Une série d’événements de la vie du patient, vue (objectivement) selon le système de taxons optimal

Après omission du neutre

Après requalification dans le négatif

Après disqualification du positif

Conclusion: « Tous les événements qui m’arrivent sont négatifs »

 

Figure 1. Construction incorrecte de la classe de référence pour l’induction, après omission du neutre, requalification dan s le négatif, puis disqualification du positif

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