L’ABC du plan dialectique matriciel – Chapitre septième

CHAPITRE 7. LES THÈSES DUALES

À ce stade, il convient de s’intéresser à la notion de thèse duale d’une thèse donnée. Cette dernière notion s’applique à la fois aux thèses simples et aux thèses composées. La thèse duale constitue ici un élément de la discussion dialectique, qui se révèle importante, car elle sert de fondement à la discussion relative à la thèse considérée. Il s’agit en effet de l’équivalent de l’antithèse dans le plan dialectique classique. La thèse duale consiste ainsi en une thèse, qui présente une structure identique à celle de l’assertion formulée par l’auteur, mais qui énonce un point de vue de nature opposée. Dans ce qui suit, nous nous attacherons à détailler la structure-même des thèses duales, en distinguant entre les thèses duales des thèses simples, et celles des thèses composées.

LA THÈSE DUALE D’UNE THÈSE SIMPLE

Nous nous intéresserons tout d’abord, aux thèses duales des thèses simples. Commençons par en donner une définition générale. De manière générale, une thèse simple présente la structure qui est celle d’une appréciation, formulée par rapport à un concept donné d’une matrice. En théorie, une telle appréciation peut être positive, neutre ou bien négative. Cependant, ainsi que nous l’avons vu, on rencontre en pratique essentiellement des appréciations positives ou négatives.

Nous nous attacherons tout d’abord à formuler une définition générale de la thèse duale d’une thèse simple, avant de considérer plusieurs exemples concrets, qui permettront d’illustrer les idées. Considérons tout d’abord le cas des thèses simples dont la structure est tout à fait cohérente, et qui consistent donc dans l’éloge d’une notion positive, ou bien dans le blâme d’une notion négative. Nous pouvons énumérer les différents cas qui correspondent à de telles thèses simples. Il s’agit de :

éloge de A+

éloge de Ā+

blâme de A

blâme de Ā

Nous pouvons maintenant définir la notion de thèse duale : il s’agit d’une appréciation de même nature que la thèse originale, mais appliquée au concept correspondant de l’autre demi-matrice. Ceci nous amène à conclure que :

l’éloge de Ā+ est la thèse duale de l’éloge de A+

et réciproquement :

l’éloge de A+ est la thèse duale de l’éloge de Ā+

Et de manière identique :

le blâme de Ā est la thèse duale du blâme de A

et réciproquement :

le blâme de A est la thèse duale du blâme de Ā

À ce stade, il convient de donner quelques exemples de thèses duales de thèses simples. Considérons ainsi la thèse simple suivante :

Quoi que tu rêves d’entreprendre, commence-le. L’audace a du génie, du pouvoir, de la magie. (Goethe)

qui présente la structure d’un éloge du concept positif d’audace, que nous dénotons donc par audace+. Nous avons déjà eu l’occasion de rencontrer la matrice associée au concept d’audace+, qui est la suivante :

matrice prise risques-eviter risques

Compte tenu de la définition précédente, étant donné le fait que la citation de Goethe présente la structure d’un éloge de A+, nous savons que la thèse duale possède la structure d’un éloge du concept correspondant à A+ dans l’autre demi-matrice, c’est-à-dire de Ā+. Cette dernière thèse consiste donc en un éloge de la prudence+.

À titre d’exemple, la citation suivante présente une telle structure :

La prudence surpasse les autres vertus comme la vue surpasse les autres sens. (Bion de Phlossa)

En effet, l’usage des termes « surpasse les autres vertus », appliquée à la prudence, est la signature d’un éloge. Cette dernière assertion constitue donc la thèse duale de celle de Goethe.

Nous nous sommes intéressés jusqu’à présent aux thèses duales des thèses simples qui présentent un degré maximal de cohérence, et qui présentent ainsi la structure de l’éloge d’un concept positif, ou du blâme d’un concept négatif. Cependant, il convient également de considérer les thèses duales des thèses simples qui, à l’inverse, présentent un degré minimal de cohérence. Il s’agit ainsi des thèses simples du type suivant :

éloge de A

éloge de Ā

blâme de A+

blâme de Ā+

Et ainsi :

l’éloge de Ā est la thèse duale de l’éloge de A

et réciproquement :

l’éloge de A est la thèse duale de l’éloge de Ā

Et de manière identique :

le blâme de Ā+ est la thèse duale du blâme de A+

et réciproquement :

le blâme de A+ est la thèse duale du blâme de Ā+

Afin d’être complet, nous mentionnerons également un type de thèses simples qui présentent un degré moindre d’incohérence que les précédentes, et qui consistent en un éloge ou un blâme formulé par rapport à un concept neutre. Du fait de cette moindre incohérence, de telles appréciations se rencontrent plus fréquemment. Il s’agit ainsi des thèses simples du type suivant :

éloge de A0

éloge de Ā0

blâme de A0

blâme de Ā0

Et ainsi :

l’éloge de Ā0 est la thèse duale de l’éloge de A0

et réciproquement :

l’éloge de A0 est la thèse duale de l’éloge de Ā0

Et de manière identique :

le blâme de Ā0 est la thèse duale du blâme de A0

et réciproquement :

le blâme de A0 est la thèse duale du blâme de Ā0

Nous pouvons ici donner un exemple. Soit ainsi la thèse simple suivante :

La passion est une maladie qui exècre toute médication. (Kant)

Dans une telle assertion, l’usage des termes « est une maladie », appliquée au concept de passion, matérialise un blâme. Aussi, cette dernière citation s’analyse-t-elle en un blâme du concept neutre de passion0.

Nous pouvons également replacer le concept de passion0 dans la matrice correspondante, de la manière suivante :

matrice passion-raison

Comme nous l’avons vu, la citation de Kant présente la structure d’un blâme du concept neutre A0. Aussi la thèse duale consiste-t-elle dans le blâme du concept Ā0, soit le blâme de la raison0. La citation suivante présente une telle structure :

Si la raison dominait sur la terre, il ne s’y passerait rien. (Bernard Fontenelle)

En effet, l’usage des termes « il ne s’y passerait rien » dénote une appréciation péjorative et est constitutif d’un blâme, appliqué au concept de raison. S’agissant ici du blâme du concept Ā0, soit le blâme de la raison0, une telle assertion constitue donc la thèse duale de la thèse précédente de Kant.

LES THÈSES DUALES DES THÈSES COMPOSÉES

Nous nous sommes intéressés, jusqu’à présent, aux thèses duales des thèses simples. Il convient maintenant de s’intéresser aux thèses duales des thèses composées. Une thèse 2-composée, rappelons-le, correspond à une assertion qui comporte deux thèses simples. Ainsi que nous l’avons vu précédemment, il existe différents cas de thèses 2-composées. Nous nous intéresserons ici, toutefois, aux thèses 2-composées qui présentent un degré maximal de cohérence, et qui sont donc composées d’éloges de concepts positifs et/ou de blâmes de concepts négatifs. Plusieurs cas sont ainsi possibles, selon que la thèse 2-composée se compose de :

l’éloge de A+ et l’éloge de Ā+

le blâme de A et le blâme de Ā

l’éloge de A+ et le blâme de A

l’éloge de A+ et le blâme de Ā

le blâme de A et l’éloge de A+

le blâme de A et l’éloge de Ā+

On peut observer ici que deux cas sont particulièrement fréquents :

l’éloge de A+ et le blâme de Ā

le blâme de A et l’éloge de Ā+

Ces types de thèses 2-composées se rencontrent fréquemment, car A+ et Ā sont des contraires, de même que A et Ā+. Les thèses composées qui présentent cette structure sont en effet particulièrement cohérentes, car elles font l’éloge d’une chose et blâment son contraire.

UNE INSTANCE DE THÈSE DUALE D’UNE THÈSE COMPOSÉE : GOETHE

À ce stade, il apparaît utile de donner quelques exemples. Considérons tout d’abord la thèse 2-composée qui correspond à l’assertion suivante :

Toute théorie est grise, mais vert et florissant est l’arbre de la vie. (Goethe)

La thèse 2-composée qui sous-tend l’assertion de Goethe, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le voir, consiste dans la conjonction de deux thèses simples : d’une part, le blâme de la théorie0 (« toute théorie est grise »), et d’autre part, l’éloge du sens concret+ (« vert et florissant est l’arbre de la vie »). Aussi cette thèse composée qui constitue la structure-même de l’assertion de Goethe comporte-t-elle à la fois le blâme de la théorie0 et l’éloge du pragmatisme+.

En outre, la matrice reconstituée qui correspond à cette thèse composée est la suivante :

matrice theorie-pratique

À ce stade, nous sommes en mesure de définir la thèse duale qui lui correspond. Cette dernière se compose des thèses duales respectives des deux thèses simples qui la composent. Les deux thèses simples que comporte l’assertion de Goethe sont le blâme de la théorie0 et l’éloge du pragmatisme+. Par conséquent, la thèse duale consiste dans une thèse 2-composée qui présente la structure du blâme de Ā0 et d’autre part de l’éloge de A+, c’est-à-dire du blâme de l’intérêt pour la pratique0 et de l’éloge de la capacité d’abstraction+. L’assertion suivante correspond à cette thèse duale de celle de Goethe :

Toute pratique est vile, mais féconde et élevée est la quête de l’abstraction véritable.

UNE AUTRE INSTANCE DE THÈSE DUALE D’UNE THÈSE COMPOSÉE : PASCAL

Considérons maintenant un nouvel exemple, qui présente une structure différente et qui à ce titre, mérite que l’on s’y intéresse. Soit donc cette autre thèse 2-composée, qui résulte de l’assertion suivante :

Deux excès: exclure la raison, n’admettre que la raison. (Pascal, Les Pensées)

Cette thèse 2-composée qui constitue la structure de l’assertion de Pascal, comme nous avons déjà eu l’occasion de le voir, consiste dans la conjonction de deux thèses simples : d’une part, le blâme de l’irrationalité (« exclure la raison ») et d’autre part, le blâme de l’hyper-rationalisme (« n’admettre que la raison »). Cette citation de Pascal présente ainsi la structure d’une thèse 2-composée.

Nous pouvons, à ce stade, replacer les deux concepts correspondants – l’irrationalité et l’hyper-rationalisme au sein de la matrice, ainsi que le concept neutre de raison0, qui est également mentionné :

matrice part irrationalite 4

On le voit, la thèse 2-composée qui constitue la structure-même de l’assertion de Pascal comporte le blâme de A et le blâme de Ā.

Enfin, la matrice correspondante, une fois reconstituée, est la suivante :

matrice inspiration-raison

Nous sommes à même, à ce stade, de définir la thèse duale qui correspond à l’assertion de Pascal. Cette dernière présente la même structure que la thèse 2-composée originale, mais les concepts correspondants se rapportent cette fois à l’autre demi-matrice. La thèse 2-composée de Pascal comportant le blâme de A et le blâme de Ā, la thèse duale comporte donc le blâme de Ā et le blâme de A. Mais on le voit, il s’agit ici de la même thèse 2-composée que celle qui sous-tend la citation de Pascal, à cette différence près que les deux thèses simples qui la composent se présentent dans un ordre différent. Cependant, il n’y a pas de différence, du point de vue du sens, entre les deux thèses 2-composées. Aussi, nous pouvons constater que l’assertion de Pascal est ici également sa propre thèse duale. Tel est aussi le cas pour toutes les thèses 2-composées qui présentent la structure suivante :

blâme de A et blâme de Ā

éloge de A+ et éloge de Ā+

UNE NOUVELLE INSTANCE DE THÈSE DUALE D’UNE THÈSE COMPOSÉE : NAPOLÉON

Nous considérerons maintenant un autre exemple de thèse 2-composée, qui présente également une structure différente. Soit donc cette autre thèse 2-composée, qui résulte de l’assertion suivante, que l’on doit à Napoléon :

L’art d’être tantôt très audacieux et tantôt très prudent est l’art de réussir. (Napoléon Bonaparte)

La thèse 2-composée qui constitue la structure de l’assertion de Napoléon, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le voir, se compose en fait de deux assertions, séparées par la conjonction « et » et la structure « tantôt … tantôt ». La première assertion consiste en « l’art d’être (…) très audacieux (…) est l’art de réussir », alors que la seconde est « l’art d’être (…) très prudent (…) est l’art de réussir ». Ainsi, la thèse 2-composée correspondante s’analyse-t-elle en un éloge de l’audace+ et un éloge de la prudence+.

Nous pouvons, à ce stade, replacer les deux concepts correspondants dans la matrice associée :

matrice part audace 4

Il nous reste également à compléter cette dernière, de la façon suivante :

matrice prise risques-eviter risques

On le voit, la structure de la thèse 2-composée qui sous-tend la citation de Napoléon est celle d’un éloge de A+ et d’un éloge de Ā+. Ceci nous permet de déterminer la structure de la thèse duale correspondante, sachant que la structure de cette dernière est identique, mais que les concepts sont ceux de l’autre demi-matrice. Il s’agit donc de l’éloge de Ā+ et de l’éloge de A+. Cependant, de même que précédemment, on constate ici que les concepts sont les mêmes que ceux sur lesquels porte la thèse 2-composée originale, mais que seul l’ordre diffère. Ainsi, on n’a pas non plus ici de différence sémantique. Par conséquent, de même que précédemment, l’assertion de Napoléon constitue également sa propre thèse duale.

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